l’aider au quotidien et surtout éviter qu’un nouvel accident ne se produise. Elle était âgée, plus fragile qu’avant, et la laisser seule lui semblait impensable. De plus, il avait grandi dans cette maison : chaque marche, chaque craquement du parquet lui était familier. Prendre soin d’elle était pour lui naturel.
La journée, tout se passait paisiblement. Ils cuisinaient ensemble, rangeaient la maison, prenaient le thé en discutant de souvenirs anciens. L’atmosphère était chaleureuse, rassurante. Mais une fois la nuit tombée, dès que sa grand-mère allait se coucher, quelque chose d’étrange commençait.
Chaque nuit, exactement à trois heures.
Pas à 2 h 58. Pas à 3 h 02. Toujours à 3 h 00 précises.
De la cuisine provenait un léger bruit d’eau qui goutte. Puis le grincement discret d’un placard qu’on ouvre et referme doucement. Ensuite, le tintement délicat de couverts qu’on déplace avec précaution. Une fois, il aperçut même dans le couloir un bref reflet métallique, comme si la lame d’un couteau avait capté la lumière.
Le matin, pourtant, sa grand-mère semblait parfaitement reposée. Elle préparait le petit-déjeuner, souriante, affirmant avoir dormi d’un sommeil profond. Le petit-fils ne voulait pas l’inquiéter. Il tenta de se convaincre qu’il avait rêvé.
Mais la nuit suivante, les mêmes bruits revinrent. Puis encore la suivante.
Toujours à trois heures.
Au bout de plusieurs nuits presque sans sommeil, il décida d’agir. Il installa discrètement une petite caméra à vision nocturne dans la cuisine, dissimulée sur une étagère. Il voulait comprendre ce qui se passait réellement.
Le lendemain matin, lorsque sa grand-mère sortit à la pharmacie, il lança l’enregistrement.
Minuit. Rien.
Une heure. Silence.
Deux heures. Toujours rien.
2 h 59.
À 3 h 00 précises, le détecteur de mouvement s’activa. La porte d’un placard s’ouvrit lentement.

Puis une silhouette entra dans le champ.
C’était sa grand-mère.
Elle portait son peignoir fleuri. Ses gestes étaient lents, méthodiques. Elle ouvrit le tiroir des couverts, choisit une cuillère et la posa sur la table. Ensuite, elle prit un couteau et le plaça à côté. Elle ouvrit le robinet : trois gouttes tombèrent distinctement dans l’évier, puis elle le referma.
Chaque mouvement semblait faire partie d’un rituel précis.
Puis elle s’immobilisa. Ses lèvres bougeaient, comme si elle murmurait quelque chose. Elle hocha même légèrement la tête, en direction d’un point invisible hors du cadre.
Le petit-fils vérifia les nuits précédentes. La scène était identique. Même ordre. Même durée. Même trois gouttes d’eau.
Lors du quatrième enregistrement, un détail glaça son sang.
Après avoir terminé, sa grand-mère leva lentement la tête et fixa directement la caméra.
Son regard n’était ni absent ni endormi.
Il était lucide.
Et elle sourit.
Un sourire calme, presque conscient.
Cette nuit-là, il décida de rester éveillé. À 2 h 58, il se tenait dans le couloir, dans l’obscurité.
À 3 h 00, la porte de la chambre s’ouvrit. Il avança vers la cuisine.
Sa grand-mère se tenait devant la table. La cuillère et le couteau étaient posés devant elle.
Mais cette fois, il remarqua quelque chose que la caméra n’avait pas montré.
Dans le coin le plus sombre de la pièce, derrière elle, une forme indistincte semblait troubler l’obscurité. Ce n’était pas une silhouette nette, plutôt une masse plus dense que l’ombre autour d’elle.
« Grand-mère ? » murmura-t-il.
Elle se retourna lentement. Ses yeux étaient ouverts, mais son regard semblait traverser le sien.
« Il a faim », dit-elle d’une voix basse. « Il vient chaque nuit. Si je ne prépare pas la table, il ne nous laisse pas tranquilles. »
Il alluma brusquement la lumière.
La cuisine était vide.
Aucune ombre inhabituelle. Seulement sa grand-mère, désorientée.
« Pourquoi es-tu réveillé ? » demanda-t-elle doucement. « Il est déjà matin ? »
Il était 3 h 04.
Le lendemain, il l’emmena consulter un médecin. Le diagnostic tomba : un début de démence accompagné d’épisodes de somnambulisme. Le spécialiste expliqua que certains patients peuvent accomplir des gestes complexes en dormant, répétant inconsciemment des habitudes anciennes.
Le petit-fils ne mentionna pas la forme dans l’ombre.
Il retira tous les objets tranchants de la cuisine et installa un éclairage plus puissant dans le couloir. Pendant quelque temps, les nuits redevinrent calmes.
Un mois plus tard, il regarda à nouveau les anciens enregistrements.
Dans le reflet de la porte vitrée du four, derrière sa grand-mère, on distinguait une silhouette.
Plus grande qu’elle.
Et bien trop proche.
Il referma l’ordinateur d’un geste brusque.
La maison était silencieuse.
L’horloge indiquait 2 h 58.
Cette fois, il ne voulait plus attendre.